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Bouteflika a pris part à l’inauguration de l’exposition en hommage à Ibn Khaldoun, dont le parrainage par l’Espagne et à sa tête le Palais royal a été qualifié par le président de la République «comme un exaltant projet d’alliance des civilisations». Et c’est donc avec intérêt, comme l’a souligné le Président, «que j’ai eu le plus grand plaisir à participer à l’hommage que l’Espagne veut rendre à ce digne fils du Maghreb qui, dans une grotte de Frenda, en Algérie, a écrit son œuvre monumentale des Prolégomènes». |
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Incrusté dans la mémoire collective nationale, le mois de mai reste toujours le jalon le plus distinctif et le plus expressif dans l’itinéraire douloureux de notre peuple dans sa dynamique de combat et de lutte pour le recouvrement de sa souveraineté.
Soixante et une années après, le mois du muguet rime toujours avec le mois de Guelma, Sétif, Kherrata..., le mois des massacres de 45.000 civils innocents, cette évocation macabre qui est intimement liée à la définition de l’acte sanglant qui n’est autre qu’un génocide, un crime contre l’humanité, perpétré par le colonialisme français au mépris de toute considération pour les valeurs humaines universelles.
A la même heure où fut signé l’armistice enterrant le totalitarisme nazi et fasciste, des balles meurtrières crépitaient dans nos villes pour abattre des manifestants dans des marches pacifiques, donnant ainsi le feu vert à la soldatesque coloniale, soutenue par des milices de colons européens, de commettre l’horrible carnage dans une «chasse à l’arabe» qui embrase nos régions, où on tira à vue. Les sinistres Achiary et Lestrade-Carbonnel avaient invité les Européens à participer aux massacres: «Messieurs les colons ! Vengez-vous !».
Un journaliste américain écrira: «It was an open season», pour dire la chasse à volonté. Les milices exécutaient par groupes de 20 ou 30 personnes. Avant la fusillade, les victimes devaient creuser leurs tombes. Les prisonniers sont transportés en dehors de la ville, à Kef El-Boumba, près d’Héliopolis, où ils sont abattus en chaîne. Des corps arrosés d’essence sont brûlés sur la place publique ou dans les fours à chaux. Des groupes entiers de prisonniers, enchaînés et alignés, sont écrasés par les roues de chars, des nourrissons sont pris par les pieds pour être projetés contre les rochers. Les blindés et l’artillerie, aidés par l’aviation, pilonnent toutes les «zones de dissidence». L’horreur avait atteint son comble.
C’est pour ces hommes, femmes et enfants qui sont au coeur de la mémoire collective nationale, que se commémorent leur marche du 8 mai 1945, leurs souffrances, leurs martyrs. Leur emblème lors de cette marche, que le sinistre Achiary avait cru piétiner et déchirer, est toujours là, flottant fièrement entre les mains d’un jeune scout éclaireur de la marche rituelle, suivi par une population attachée dans son recueillement à la dignité, à la reconnaissance et à la gratitude sous le slogan «pour que nul n’oublie».
Maître Jacques Vergès, avocat français, invité comme conférencier au 4ème Colloque international sur les massacres du 8 mai 1945 organisé à l’université de Guelma, dira en substance à l’adresse des Algériens: «Comprenez que cette liberté pour laquelle vous vous êtes battus avec héroïsme en Italie, en France et en Allemagne ne vaut que pour les Européens. Le scandale est dans les statistiques, où l’on recense plus de morts algériens pour la France au cours de la Seconde Guerre mondiale que des résistants français recensés au cours de la même période».
«Il y a lieu de s’enrichir de l’expérience du passé, fût-elle celle du malheur. Ne jamais oublier que les victimes du 8 mai 1945 furent traitées de nazis et leurs assassins glorifiés comme des démocrates. Rappelez-vous qu’après le 8 mai 1945, le sort de l’Algérie ne s’est pas réglé dans les «débats gauche-droite» au Parlement français. Il a été scellé le 1er Novembre 1954". «Le crime du 8 mai 1945 est imprescriptible.
Il n’a pas été amnistié puisqu’il n’a pas été reconnu. Un procès est donc toujours possible, soit devant une cour algérienne, soit devant la Cour pénale internationale.
L’avocat finit dans sa conclusion: «Mais la France, non pas celle qui ordonne de glorifier le colonialisme dans les manuels scolaires, mais celle du discours de Pnom-Penh, celle qui a refusé l’agression contre l’Irak, celle qui a reconnu sa responsabilité envers les juifs livrés aux nazis, cette France-là s’honorerait en reconnaissant sa responsabilité dans les massacres du 8 mai 1945 et sa dette envers le peuple algérien».
La marche, reconstituée chaque 8 mai à seize heures, sera toujours là pour convoquer le colonialisme qui sue encore le crime, à comparaître devant le tribunal de l’histoire et subir devant le forum des hommes la confrontation avec les voix audibles du silence des victimes. Tant qu’il y aurait des hommes, le livre demeurerait ouvert.
(Mohamed Menani http://www.quotidien-oran.com/ )
Outre ses œuvres maîtresses, notamment Vie et aventures de Salavin, Chronique des Pasquier, Vie des martyrs et Civilisation, le médecin militaire et écrivain français, Georges Duhamel, (1884-1966) a laissé un opuscule ayant pour titre Consultation aux pays d’Islam qu’il a publié à Paris en 1947.
Aucun écrivain français ne s’est inquiété plus que lui de l’avenir de l’empire colonial français qui battait de l’aile après la Seconde Guerre mondiale. Il avait conscience que le Maghreb allait se libérer du joug des Français du jour au lendemain. Mais comme beaucoup de Français, il ne pouvait se résoudre à accepter cette perspective inévitable. De temps à autre, entre un roman et une pièce de théâtre, il se rendait en Egypte, au Liban et au Maghreb pour s’informer des progrès de l’Islam, de l’action de la Ligue arabe et des actions des partis et mouvements de libération maghrébins. Le fascicule Consultation aux pays d’Islam est le compte rendu de l’enquête qu’il a menée en Tunisie, en Algérie et au Maroc. En parcourant ce livret, on s’aperçoit que Georges Duhamel est animé non pas par un sincère désir d’information mais par l’esprit de propagande de l’action française au Maghreb et de dénigrement des élites égyptiennes, tunisiennes, algériennes et marocaines.Ouartilani, Messali Hadj, Bourguiba et Abd El Krim sont désignés par lui sous le nom d’agitateurs politiques et de prophètes de l’indépendance.Beaucoup de ses vues sur les sociétés maghrébines sont soit fausses soit paradoxales. Sont fausses ses thèses sur les conditions de vie des Algériens : « Il n’y a pas de censure, écrit-il, en Algérie ». « Les Musulmans, ajoute-t-il, peuvent librement critiquer et attaquer les autorités françaises. Ils ne s’en privent pas et s’abandonnent à cette passion partisane qui donne à l’ensemble de la presse française ce masque discordant, grimaçant, difficilement intelligible pour les étrangers ».Sont paradoxales ses vues sur le prétendu rôle civilisateur de la France. Rien n’assure mieux, prétend-il, le bonheur des pays maghrébins qu’en restant unis à la France, dans le cadre de l’Union française qu’en recouvrant leur souveraineté et leur indépendance. Georges Duhamel avait connu Lamine Pacha, bey de Tunis et Sa Majesté Sidi Mohammed Ben Youcef, le roi du Maroc que Dieu l’agrée. Consultation aux pays d’Islam comprend donc le récit détaillé des audiences que ces souverains lui ont fait l’honneur de lui accorder. Pourquoi Georges Duhamel a-t-il demandé ces audiences à ces chefs d’Etats maghrébins au moment même où le monde était encore lourd d’orages. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, les nationalismes tunisiens, algériens et marocains intensifiaient leurs combats libérateurs pendant que la France tentait de juguler par la violence le soulèvement malgache. Où chercher le remède à ces troubles qui éclataient partout dans les colonies et protectorats français ? En 1946, Georges Duhamel quitta son poste de secrétariat perpétuel de l’Académie française où il entra en 1935. De propos délibéré, il se donna pour mission de servir ouvertement la colonisation française à laquelle il s’estimait lié par un devoir d’honneur et de gratitude. Pour cela, il avait à se rendre au Maghreb et prendre contact avec les élites et les autorités maghrébines. Il pensait donc qu’il suffisait de rentrer en rapport avec eux pour les décider à renoncer à leurs desseins. Il faut dire que ses projets étaient d’une insigne puérilité. On trouve dans ses entretiens avec certains intellectuels tunisiens et marocains des bévues et des arguments incroyablement naïfs. Il échoua partout dans ses desseins. Un avocat et homme politique français disait à propos d’un éminent écrivain français : « Je ne connais rien de plus déplaisant ni de plus abusif que les hommes de lettres, grisés d’orgueil et de coquetterie, qui se servent de l’autorité acquise dans d’autres travaux pour écrire à tort et à travers de ce qu’ils ignorent. » C’est justement le cas de Georges Duhamel, il n’y avait que les imbéciles pour croire à sa mission. Au cours de son entretien avec Sa Majesté le roi Sidi Mohammed Ben Youcef (que Dieu l’agrée), Georges Duhamel se mit à développer en long et en large la thèse de l’action bienfaitrice de la France au Maroc. Le prestigieux monarque lui prêta une oreille attentive et lui donna la réplique avec une fermeté et une confiance en soi et en son destin qui reflétaient une impressionnante grandeur. Il disait des choses exactes auxquelles Georges Duhamel ne pouvait rien répondre. Mais lisons quelques passages de cet entretien relaté par Georges Duhamel lui-même. « Sa Magesté Sidi Mohammed, sultan du Maroc, entend fort bien le français, mais préfère, venu le moment de la réponse, s’exprimer en arabe et confier la traduction de ses paroles au savant si Mammeri. Je pense le moment venu de parler avec éloge de ce qu’ont fait les Français, dans l’ordre de l’enseignement. » Le monarque répond aussitôt en louant ce qu’ont fait les Marocains. C’est une méthode. Je parlerai vingt fois de la France, pendant cette conversation et vingt fois le sultan me répondra en parlant du Maroc. Il ne prononcera pas une fois les mots de France et de Français.Il ne formulera pas une seule critique et c’est en quoi il se distinguera de toutes les autres personnes éminentes qu’il m’a été donné de rencontrer dans cette partie de mon voyage. Pas une critique, sans doute, parce que pour formuler une critique, il faudrait encore admettre que la France existe. Et tout se passe comme si la France n’existe pas. Nous parlons donc de l’agriculture... Nous parlons des richesses du tréfonds que l’on découvre au jour le jour... Alors soudain, je rompts le jeu et dis : « J’ai vu vos jeunes prophètes, j’ai vu les jeunes animateurs du parti de l’indépendance (il s’agit de Abdelkrim Bendjelloul avocat, Hadj Ahmed Bannani, si M’hamed Bachnini juges ; Abd El Kebir El Fassi, journaliste et d’autres animateurs du journal El Alam) et nous avons longuement causé. Sire, je leur reproche de n’être pas toujours juste et même de ne l’être pas souvent, surtout quand il s’agit de l’œuvre accomplie par les Français dans l’empire chérifien... » Le souverain sourit de manière insensible. Il répond sans quitter sa ligne de combat : « Ils sont encore jeunes, ils ont besoin de faire des progrès. Revenez l’an prochain. Revenez tous les ans et vous les trouverez plus sages d’année en année... » A n’en pas douter, nulle nuance n’échappait à Sa Majesté le roi Sidi Mohammed Ben Youcef. La finesse parfois excessive de son caractère et sa fidélité à son pays et à ses hommes étaient autant de qualités qui faisaient de lui un éminent chef d’Etat. N’a-t-il pas dit un jour, parait-il : « Périsse ma dynastie, pourvu que le Maroc soit libre ! » Georges Duhamel se ressentira longtemps de la réponse incisive et ironique de Sa Majesté le roi Sidi Mohammed Ben Youcef à propos des griefs formulés par lui contre les hommes politiques marocains. Georges Duhamel est de ceux qui ont pesé de toutes leurs forces sur la décision prise en 1953 par le gouvernement français de déposer et d’exiler Sa Majesté le roi du Maroc à Madagascar.
Rachid Benblal in http://www.elwatan.com/2006-04-30/2006-04-30-41500
L’œuvre de Mohammed Abdou aura des répercussions dans l’ensemble du monde arabe, y compris au Maghreb. C’est chez un de ses disciples maghrébins que la théologie réformiste constituera incontestablement un puissant facteur idéologique du mouvement national.
Il s’agit de l’Algérien Abdelhamid Ben Badis (1889-1940), qui a fondé, en 1931, l’Association des Oulémas. Cette dernière a joué un rôle considérable dans l’information culturelle et idéologique du mouvement national algérien durant les deux décennies qui ont précédé l’insurrection de novembre 1954, même si sur le plan strictement politique, elle fut en deçà du radicalisme du Parti du peuple algérien (PPA), précurseur historique du Front de libération nationale (FLN).
En effet, si une partie des cadres du FLN ont été formés à l’école de la IIIe République et ont tiré des idéaux de la Révolution française le substrat idéologique qui consolide leur prise de conscience anti-coloniale, il fut remarquer qu’en ce qui concerne la majeure partie de l’encadrement de l’Armée de libération nationale (ALN) algérienne issue de la petite bourgeoisie rurale et formée essentiellement en langue arabe, les idées de Ben Badis étaient plus signifiantes que le modèle républicain français auquel seule une minorité restreinte a pu accéder. De Mohammed Abdou, Ben Badis héritera à la fois la modération politique et l’insistance sur les aspects éducatifs et culturels dans le processus de conscientisation et de mobilisation sociales.
Dans cette perspective, la réforme des musulmans devait précéder et conditionner le processus de leur libération par rapport à une situation sociopolitique dont la domination coloniale occidentale ne constituait que l’expression la plus criante. Il n’est pas étonnant dans ces conditions que la question de l’indépendance politique par rapport à la puissance coloniale se trouve négligée au profit de l’autre question se rapportant à la promotion sociale, éducative et culturelle des colonisés dans leur spécificité historique et par conséquent dans ce qui les différencie fondamentalement de la culture et de l’idéologie des colonisateurs.
En distinguant nationalité et citoyenneté, Ben Badis a non seulement mis l’accent sur l’égalité juridique entre Français et Algériens dans le cadre historique colonial, ce qui était une revendication transitoire et mobilisatrice du mouvement national algérien, mais il a implicitement attiré l’attention sur les fondements culturels de la revendication nationale que les radicaux du PPA brandissaient sur le plan politique.
Prise dans son contexte historique, cette dialectique entre nationalité et citoyenneté ne pouvait que conduire à la séparation avec la métropole coloniale comme l’a bien prévu Ben Badis : «Comme les individus, les peuples ont leurs caractéristiques propres. Comme eux, ils ne peuvent exister et vivre sans ces caractéristiques. La personnalité nationale est l’ensemble de toutes ces caractéristiques et composantes qui sont la langue par laquelle un peuple s’exprime et s’éduque, la doctrine sur la base de laquelle il édifie sa vie, les souvenirs sur lesquels il vit et à travers desquels il regarde son avenir et le sentiment de partager avec d’autres peuples ces caractéristiques. La ‘citoyenneté’ consiste, pour un peuple, à jouir comme un autre peuple, des droits civiques, sociaux et politiques et à accomplir les mêmes devoirs que lui dans des circonstances et dans l’intérêt de ces deux peuples unis. Il est possible que l’union peut durer entre deux peuples différents de par leur ‘personnalité’ s’ils agissent avec sincérité, justice et équité l’un à l’égard de l’autre en vue du but politique rendu nécessaire par les circonstances et l’intérêt commun».
Sans condamner explicitement le cadre colonial, Ben Badis cherche à en faire une «union» politique dans laquelle les deux «nationalités» jouiront des mêmes droits civiques, sociaux et politiques. Dans ces conditions, le colonialisme ne serait plus le colonialisme. Ben Badis nourrissait-il pareille illusion ou se laissait-il guider par un réalisme politique dicté par les circonstances historiques qu’il n’oubliait pas de rappeler ?
La suite de l’article cité nous renseignera sur la profondeur de l’analyse de Ben Badis : «Si les deux peuples ne sont pas unis politiquement, ils se trouveront —tôt ou tard — et nécessairement, devant cette alternative : ou le plus faible s’assimilera au plus fort en se dépouillant de ses particularités et composantes et il disparaîtra ; ou le peuple faible s’en tiendra à sa personnalité et il en arrivera nécessairement à la séparation». Ainsi, pour Ben Badis, la perpétuation de l’inégalité inhérente au système colonial ne peut que conduire le peuple colonisé qui refuse l’assimilation à la séparation.
Si l’indépendance nationale n’est pas clairement revendiquée comme dans le cas du PPA, il n’en demeure pas moins que l’analyse de Ben Badis fait découler la tendance à la séparation du peuple colonisé deux facteurs historiques : l’inégalité du système colonial et la personnalité propre du peuple colonisé qui refuse de s’assimiler. Concernant le cas du peuple algérien, le sentiment de Ben Badis ne faisait aucun doute puisqu’il écrivait dans le même article : «L’Algérie, quant à elle, possède cette personnalité et l’expérience a toujours montré que nous, Algériens, en sommes très jaloux et qu’avec le temps nous nous renforçons et nous nous y attachons fermement. Il est impossible de nous affaiblir et à plus forte raison de nous assimiler aux autres ou de nous faire disparaître». Le réformisme de Ben Badis conduit par une voie subtile aux mêmes conclusions que celles que les fondateurs du nationalisme algérien ont tirées de l’expérience politique des années 20.
Le droit à la séparation est contenu à la fois dans le refus du colonialisme d’admettre l’égalité des droits et dans la préservation par le peuple colonisé de sa personnalité historique propre. L’importance du second facteur a conduit Ben Badis à insister sur le travail d’éducation et de conscientisation sur la base d’une lecture renouvelée de la tradition religieuse plus conforme aux exigences sociales de l’époque.
La théologie réformiste a joué un rôle de ferment idéologique pour toute une génération de militants formés dans les écoles parallèles fondées et gérées par l’association des Oulémas. Comme ses maîtres Abdou et Rédha, Ben Badis fonda son œuvre théologique en insistant sur l’importance de la liberté d’esprit contre les tendances dogmatiques qui caractérisaient la plupart des écoles religieuses à l’époque.
Dans ce sens, Ben Badis écrivait : «Si la réflexion est indispensable dans la vie et dans la compréhension des choses pour tout être humain, elle est plus indispensable pour l’étudiant. L’étudiant doit réfléchir à tout ce qui est intelligible et à toutes les épreuves, d’une manière juste, indépendante de la réflexion des autres. S’il prend connaissance de la pensée d’autrui, c’est pour s’en aider seulement. Il doit lui-même faire travailler son esprit. Par cette réflexion indépendante, l’étudiant parvient à tout ce qui rassure le cœur et qui est appelé, à juste titre, science... La réflexion, la réflexion, ô chercheurs de la science ! Car la lecture sans réflexion ne mène à rien. Elle lie, au contraire, son auteur, au rocher de l’apathie et de l’imitation. Le simple ignorant est préférable à l’être ainsi attaché».
Ben Badis avait également une claire conscience du fait que la réforme sociale, morale et religieuse des musulmans exigeait également une indépendance organique par rapport au pouvoir établi. C’est ce qui l’a conduit à mettre en garde ses étudiants contre le danger de la fonctionnarisation en des termes sans équivoque : «Tout musulman doit être utile aux autres dans la mesure du possible et quelle que soit sa situation. La fonction qu’il occupe comme telle ne l’empêche nullement — s’il se respecte — à être utile et à œuvrer pour le bien. Mais la fonction est devenue dans divers régimes et chez de nombreuses catégories de gens, une chaîne autour du cou et un lien aux poignets. Nous savons que si le réformisme religieux en Egypte et en Tunisie n’a pas fait de progrès, c’est parce que tous ceux qui se réclament de la science étaient des fonctionnaires ou des candidats à la fonction publique ou des gens qui briguaient des postes. Ce qui avait permis à Rachid Rédha d’accomplir de nombreuses tâches était précisément son éloignement de la fonction publique. Nous considérons quant à nous qu’il est nécessaire et obligatoire de s’éloigner de toute fonction si l’on se prépare à être au service de l’Islam».
Une certaine lecture des positions politiques de Ben Badis ne pouvait qu’en ressortir le caractère modéré et timoré par comparaison avec les positions indépendantistes radicales du PPA. En effet, Ben Badis n’a jamais revendiqué explicitement l’indépendance nationale. Mais à terme, ce travail ne pouvait que favoriser fortement l’activité indépendantiste des nationalistes algériens du PPA. Le colonialisme ne s’y est pas trompé lorsqu’il a persécuté l’association des Oulémas malgré son caractère politiquement modéré.
Comme son maître Abdou, Ben Badis cite parmi les causes essentielles de la décadence et de la dépendance des musulmans le despotisme politique et le fatalisme dans lequel se complaît le mysticisme populaire (maraboutisme) que le colonialisme n’a pas manqué par ailleurs d’instrumentaliser dans sa stratégie de contrôle social, notamment dans les campagnes.
La lutte contre le maraboutisme a été l’occasion pour Ben Badis de reprendre la vieille opposition de l‘orthodoxie musulmane qui date d’un Ibn Taymia contre le mysticisme non sans une certaine raideur théologique qui passe à côté de la complexité historique d’un phénomène social et culturel qui ne se prête guère à une lecture unique.
Si les confréries maraboutiques furent nombreuses à se compromettre avec le colonialisme, il ne faut pas oublier qu’au XIXe siècle certaines d’entre elles furent à la pointe de la résistance à l’invasion coloniale comme l’atteste l’expérience des Ouled Sidi Cheikh dans le sud algérien. Il faut également rappeler que d’autres expériences historiques, qui se sont déroulées en Afrique subsaharienne, permettent de poser de manière beaucoup plus nuancée le rapport entre orthodoxie musulmane et mysticisme populaire.
L’activité de Ben Badis, centrée sur les dimensions éducatives et culturelles, a permis une décantation radicale par rapport à l’idéologie coloniale et la formation d’une génération de militants qui, acquis à l’idée d’une personnalité historique du peuple algérien fondée sur l’Islam, seront d’autant plus radicalement engagés dans le combat anti-colonial lorsque l’association des Oulémas décide, en 1955, de s’auto-dissoudre et d’appeler ses militants à rejoindre le FLN.
Paradoxalement, les cadres francophones du PPA, qui tout en étant politiquement radicaux et indépendantistes n’en restaient pas moins marqués par les idées républicaines françaises, auront du mal par la suite à envisager la libération nationale comme un processus social total. En effet, dans ce processus, la dimension culturelle ne pouvait être négligée ni dénaturée sans compromettre son caractère populaire dans la mesure où l’exclusion de l’écrasante majorité du peuple algérien, qui définissait le système colonial, si elle était de nature sociopolitique n’en revêtait pas moins un contenu culturel essentiel puisque le clivage social dominants/dominés passait par la langue et la religion.
A cet égard, les avatars d’un mal-développement conçu sur le registre de l’occidentalisation, dont la politique distributive et la rhétorique socialisante à elles seules ne pouvaient contre-balançer le caractère foncièrement bureaucratico-rentier et dépendant, expliquent en partie l’échec de l’expérience algérienne et la dérive sanglante de la décennie 90. De ce point de vue, la relecture critique de l’œuvre de Ben Badis peut être d’un certain intérêt dans la mesure où elle peut inspirer chez tous ceux qui sont sensibles à la dimension culturelle du développement une démarche intellectuelle novatrice.
Tout en s’opposant au mimétisme développementaliste des élites occidentalisées, cette démarche n’en rejetterait pas moins les réflexes réactionnaires et excommunicatifs de l’extrémisme néo-salafiste dont certaines expressions particulièrement violentes ont durement affecté la société algérienne, en alimentant notamment de façon dramatique le cercle infernal terrorisme-répression.
par Mohamed Tahar Bensaada in http://www.lanouvellerepublique.com
« Les êtres de bonne volonté savent bien que l’avenir est commun et passe par le débat, le dialogue et l’échange, à l’opposé des discours du dénigrement et de l’apologie. » Ce sont les bases de ce dialogue qu’esquisse ici le philosophe et islamologue Mustapha Chérif. Docteur d’État ès lettres, cet ancien ministre de l’Éducation et ancien ambassadeur de l’Algérie est aujourd’hui professeur à l’université d’Alger. Il a par ailleurs publié plusieurs essais sur le thème du dialogue des cultures, des religions et des civilisations.
Ce nouvel ouvrage est le développement de conférences qu’il a données en 2004 au prestigieux Collège de France à Paris en tant que « professeur invité » sur les thèmes « l’islam et le rapport à l’autre » et « l’islam et la mondialisation ».
« L’islam est-il tolérant ou intolérant ? » Derrière cette question s’en cache une autre : qu’est-ce qui amène aujourd’hui à une telle interrogation ? À l’heure où cette religion déchaîne toutes les passions, quelles soient bien ou mal intentionnées, ce livre pose les questions légitimes et apporte les éclairages pertinents à travers les enseignements du Coran ainsi qu’à la lumière des grands penseurs musulmans classiques, depuis Al-Farabi jusqu’à Ibn Khaldoun. Mustapha Chérif offre ainsi les clés d’une lecture plus sereine des principes de l’islam, à l’intention des profanes comme des initiés. Il fait la lumière sur tous les obscurantismes, celui « du dénigrement » comme celui « de l’apologie », par une analyse claire de l’islam des textes, et une réflexion éclairée sur l’islam des hommes. Ligne après ligne, il en retranscrit le message fondamental : celui de l’ouverture au monde et aux autres. Lire son interview: http://www.elmoudjahid.com/stories.php?story=06/02/25/2255901

